(Don’t ever) Lie to Me

lie-to-me-serie_2 Il y a 3 ans, j’avais dévoré les épisodes (enfin au moins les premiers) de la série « Lie to Me », basée sur le travail de Paul Eckman (psychologue américain parmi les pionniers dans l’étude des « micro-expressions » faciales qui trahissent nos émotions). C’est donc avec une joyeuse excitation que j’ai pris le chemin de la formation Analyse Comportementale organisée par l’Arche : l’idée d’apprendre à décoder les indicateurs émotionnels pour « lire » mes interlocuteurs était évidemment une promesse intéressante, qui allait m’être utile à la fois dans mes activités d’hypnose, mais aussi dans les relations de tous les jours ! J’en regrettais presque de ne plus évoluer à plein temps dans une entreprise, imaginant les avantages qu’il pourrait y avoir à identifier au quotidien la congruence des propos échangés dans les réunions ou les entretiens J !

En-quête de vérité

Le postulat posé par JF Hirsch, le formateur, était séduisant : « Je vous propose de jouer ». Avec les yeux pleins de malice, il nous expliqua en préambule que la chasse au mensonge peut s’apparenter à un travail d’enquêteur, car il s’agit de collecter des hypothèses et des indices pour se faire une opinion sur la véracité de l’histoire racontée. Une opinion, mais pas une certitude : telle est la première et principale leçon. Il n’y a pas d’indicateur 100% fiable qui permet d’affirmer qu’une personne ment, ou, pour reprendre les mots de JF Hisch, nous ne disposons pas d’un « nez de Pinocchio » qui trahirait le menteur à coup sûr. Garder le doute et vérifier – et pour vérifier, questionner : tel pourrait être le sous-titre de ce stage, qui aborde donc l’ensemble des éléments à prendre en compte pour distinguer le mensonge de la vérité. Lire les micro-expressions bien sûr, mais aussi détecter les incohérences dans un discours, analyser les communications non-verbales ou encore peser la congruence d’un récit à son niveau de précision et de détails.

 Mais toute à ma curiosité d’apprendre, j’avais toutefois omis un élément : pour s’entrainer à détecter des mensonges, il allait nous falloir de la matière – et donc, il allait nous falloir mentir. Moi, mentir ? Aller à l’encontre du 8ème commandement de l’éducation judéo-chrétienne, et de celui inculqué par mes parents ? Moi qui ne savais même pas invoquer sans rougir jusqu’aux oreilles une panne de métro pour masquer une panne de réveil lorsque j’arrivais en retard au bureau ! Le challenge s’annonçait intéressant…
Alors j’ai menti. Plus vite que prévu d’ailleurs ! Le 2nd jour de la formation tombant le dimanche des 20km de Paris, auxquels j’étais inscrite de longue date,  je ne devais arriver qu’en début d’après-midi dans les locaux de la rue de Belleville. A peine sortie de ma douche et les mollets encore un peu lourds, je pousse la porte de l’Arche – et le formateur me prend à part : « Je te propose d’être le prochain sujet d’observation – tu vas raconter une histoire, et les stagiaires vont décoder en live si ton histoire est vraie ou fausse… Que choisis-tu ? ». Je n’hésite pas un instant : « Fausse, bien sûr ! ». J’ai aussitôt envie d’étrangler cette partie de moi (certes encore timide mais en progression) qui me pousse à sortir de ma zone de confort pour me frotter à cet exercice si peu évident pour moi qu’est le mensonge. Mais le défi est là, et plus l’histoire sera grosse, mieux ce sera!

Dans la peau (et les baskets!) d’une menteuse…

Quelques minutes plus tard, je suis face au groupe, assise sur un banc peu confortable. Je prends un instant pour apprécier le chemin parcouru : moins de 10 ans plus tôt, m’exposer ainsi devant un auditoire aurait juste été un calvaire, alors qu’aujourd’hui, chaque occasion de transmettre un message ou des idées à un public est un plaisir. Je salue donc intérieurement les bienfaits de l’hypnose, et je me lance, scrutée par quelques dizaines d’yeux avides de chaque signe qui pourra me trahir. Puisque nous avons déjà appris qu’un mensonge n’est jamais aussi crédible que lorsqu’il repose sur des bribes de vérité, j’ai choisi de parler de course à pied : je suis encore toute imprégnée de mes émotions du matin, et c’est un sujet que je connais bien – deux points qui devraient me permettre de garder une bonne dose de congruence…

Lisboa Je transporte donc mon public à Lisbonne, en 2008, à l’occasion de mon soi-disant premier semi-marathon. A cette date, je n’avais encore jamais mis les pieds au Portugal, et mes baskets n’ont jamais (hélas !) foulé le bitume du Pont du 25 avril, où je situe le début de mon action. Mais curieusement, les premières minutes s’enchainent très facilement, au fil des faux souvenirs que j’invente l’un après l’autre, et qui s’alimentent au fur et à mesure qu’ils prennent vie dans mon esprit. Préparation, stress, départ de course… où vais-je donc chercher ces détails factices ? J’observe de l’extérieur cette Séverine à l’aise, embarquée dans son récit. Je marque des pauses pour observer les visages face à moi tout en augmentant l’intensité du rythme – ces fameux breaks qui permettent d’activer l’imaginaire. Je sens qu’ils entrent dans le jeu, et je m’étonne de parvenir à faire aussi facilement ce qui me semblait aussi compliqué : mentir !
Alors je poursuis, jusqu’au fameux « climax » que je dois mettre dans mon histoire, cette péripétie qui doit donner lui donner du corps en suscitant de l’émotion : j’ai choisi d’imaginer l’effondrement d’une tribune sur le bord du parcours, incident à cause duquel je n’aurais pas terminé ce premier semi…

A ce moment, le film qui se déroulait de manière fluide dans ma tête devient plus flou. Penser aux joyeux détails d’une course, ok, mais là, je dois parler d’amas de métal et de bois, de cris, de peurs, de sang même… Je peine à trouver des éléments concrets, alors je me concentre sur ce qu’ai dû ressentir, sur mes émotions, sur la manière dont je cherche mon mari, j’élude le fait pour mieux en décrire les conséquences – et je parviens grâce à ce subterfuge à garder ma congruence. J’ai le cœur qui s’est accéléré, il s’est passé, là, un truc qui me met moyennement à l’aise… Mais je n’ai pas le temps de réfléchir plus : déjà, les doigts se lèvent et les questions fusent. Ces questions « de contrôle », qui doivent permettre aux auditeurs de creuser les détails, et d’infirmer ou confirmer les hypothèses. Ouf, on revient sur du light, couleur des maillots, organisation de la course, je reprends le fil des inventions et je calibre sur les visages que j’ai une adhésion assez générale. Ah, un doigt se lève à ma droite : « Qu’est ce que tu aurais pensé s’il y avait eu des morts dans cet accident ? ». Coup de point dans le plexus, je reste plusieurs secondes bouche bée.

Mais qu’est ce que je suis en train de faire ? J’invente un mensonge et je joue avec un soi-disant fait-divers qui aurait pu être grave. Cette interrogation en apparence anodine a bouleversé mon assurance, alors c’est de manière très sincère que je formule ma réponse : « Je ne sais pas. Je t’avoue que je ne me suis pas posée la question, mais ça me fait bizarre d’y penser… ».

C’est alors que le formateur me demande de raconter cette histoire à nouveau. Truc classique d’interrogatoire, qui permet de recouper les versions. Je reprends une contenance, et c’est reparti. Mais qu’est ce que je leur ai dit la première fois ? Je sens mon cerveau fonctionner à toute vitesse. Ce qui tout à l’heure était fluide et spontané devient un parcours semé de pièges : retrouver les éléments du récit, garder la cohérence des détails… ma mémoire travaille et mobilise toute mon attention. Je sais que je suis moins convaincante, mais si mets de l’énergie dans le ton, j’ai peur de m’embrouiller. Et plus le moment de reparler de l’incident approche, plus le poids sur mon plexus prend forme. Je sais que je peux l’évacuer en le rétrécissant mentalement, mais cela demanderait une focalisation que je ne peux me permettre, sous peine de perdre le fil de mon souvenir… Quelque chose en moi refuse de se replonger dans une idée qui, même fausse, aurait pu être dramatique – alors de nouveau, j’use de pirouettes pour éviter d’être concrète.

A l’issue de cette seconde version, les questions sont plus subtiles. Je jongle entre les précisions et les émotions, je mets de la vie pour masquer mes flous, j’utilise l’humour pour déjouer les soupçons. Je suis sereine en façade, mais à l’intérieur, j’ai l’impression d’être à nu, transparente comme un cristal, pointée sous une flèche rose fluo qui clignote : « ouh la menteuse ! ».

Verdict, votre honneur?

Quand arrive le verdict, je suis convaincue d’avoir été démasquée. C’est donc avec une immense surprise que je vois les mains se lever en majorité en faveur de la vérité. Mais quelques uns n’ont pas été dupes, et émettent un avis contraire. Ouf, enfin, vient le moment où je peux avouer, et expliquer que non, je n’ai jamais vécu une telle histoire… La libération est immense, totalement disproportionnée si l’on considère que cet exercice n’avait aucun autre enjeu que celui d’une formation. Pourtant, l’émotion a été là – et au cours des minutes de debrief qui suivent, je comprends la force de tout ce qui s’est joué là.

Le désalignement total entre ce qui est dit et l’émotion ressentie.
La mobilisation de l’attention sur les détails qui empêche la congruence.
La différence de charge émotionnelle entre les mensonges « anodins » et ceux qui nous touchent…

Je savais que je détestais mentir, mais j’ai appris que je pouvais savoir mentir – enfin, brièvement, car j’ai la conviction qu’une troisième ou une quatrième version n’auraient laissé aucun doute sur ma supercherie.

Les trois jours qui suivent me permettent de mettre des mots et des concepts sur ce que j’ai ressenti, et nous expliquent comment utiliser le questionnement de manière efficace pour démonter plus rapidement le château de cartes qu’est un mensonge. Nous sommes encore loin de l’acuité d’un Paul Ekman, mais nous partageons, avec l’ensemble des participants, l’impression d’avoir touché du doigt des outils puissants de connaissance des autres – et surtout, de nous-mêmes

A la fin de la formation, je me replonge dans quelques épisodes de la série avec Tim Roth. Intéressant, tout ce que l’on voit mieux quand on regarde différemment…

About sevduhaulehung

Hypnose - Communication - Running
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